Une certaine gaité

Comme tout le monde, je pense parfois des choses que je n’ose pas exprimer. Elles paraissent trop simples, naïves peut-être ; elles encourent le dédain des importants. Il vient cependant un moment - un âge ? - où elles peuvent être dites. Je le ferai ici en peu de mots. Il me semble qu’au delà du  principe espérance, au delà d’une volonté de reprendre en main notre histoire, c’est une certaine gaieté qui nous fait défaut. Je dis bien “une certaine”, car celle que j’évoque ne s’apparente pas aux rigolades convenues, encore moins à la dérision généralisée ou aux sarcasmes malins. On pourrait employer le mot “joie” si ce dernier n’était pas encombré d’une certaine grandiloquence.
En dépit de leurs prouesses technologiques, de leurs succès, de leurs richesses, nos sociétés européennes sont envahies par un sentiment obscure qui procède de l’exténuation collective. Nos rires sont tristes, notre sérieux est navrant. Nos prudences sont moroses. Nos “fêtes” sans lendemain. Le jeunisme débridé que nous affectons - et qui suscite les débats que l’ont sait - ne mérite en vérité qu’un haussement d’épaules. Il n’est qu’un artifice. Il est le masque cosmétique d’une sécheresse de cœur et d’une stérilité de l’esprit. Les sociétés vieillissantes accueillent ainsi des fantasmes, des images, des représentations, des images de jeunesse. Ces pétulances publicitaires sont des songes trompeurs et des symptômes de mélancolie. La “jeunesse” au ventre plat et aux sourires cruels qui peuple nos écrans est une invention de marchands. Elle est une vieillesse anticipée, et que guette déjà le renoncement à soi-même ou la disposition au calcul, ce qui revient au même.
La joie véritable, celle que nous avons perdue, c’est celle de l’aube, des printemps, du lilas, des projets. Elle se caractérise par une impatience du lendemain, par des rêves de fondation, par des curiosités ou des colères véritables : celles qui engagent. Le Deutéronome des juifs y fait allusion lorsque il évoque la terre promise, avec ses villes que l’on n’a pas encore construites, ses maisons que l’on n’a pas encore remplies, ses puits que l’on n’a pas creusés, ses vignes et ses oliviers que l’on n’a pas plantés (Dt 6,10-12). La joie qui nous manque est celle qu’évoquait Bernanos lorsque il parlait de “l’espérance violente des matins”. Elles est à l’opposé exact de ce que nous vivons couramment. Nos boulimies, nos excès, nos frénésies affectées trahissent paradoxalement notre inappétence. Nous serions prêts à danser sur le pont du Titanic plutôt que de ressaisir la barre du navire.
Ressaisir la barre ? Voilà bien de quoi il s’agit au bout du compte. Le goût de l’avenir passe par la certitude joyeuse que les catastrophes ne sont pas programmées, que le pire n’est jamais sûr, que le futur n’est pas décidé et que tout regret est un poison aux effets lents. Il y faut une certaine gaieté, en effet. Disons plutôt que la gaieté ne devrait pas être abandonnée à la contrebande des désenchantés et des malins. Pourrais-je mieux définir la gaieté dont je parle, en disant qu’elle est une autre façon de désigner l’esprit d’enfance.
Je crois qu’il n’est pas de vertu plus joyeuse et plus grave...

J.C. Guillebeaud in “Le goût de l’avenir”, Point Seuil


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