Se canta dans la gare de Limoges

Vers minuit le convoi s’arrêta un long moment en gare de Limoges où régnait un vacarme pire qu’à Brive. Les gars purent descendre pisser sur la voie - encore que beaucoup s’étaient soulagé par les portières des wagons en marche, le train n’allait pas si vite... A Limoges, ils croisèrent des trains de soldats qui venaient de Périgueux, de Bergerac, et formaient avec Brives et Tulles l’effectif de la 24° brigade du 12° corps d’armée. Les types du 108° et du 50° faisaient les availlons parce qu’ils sortaient d’une région cossue - ils fanfaronnaient et lançaient des invectives aux culs pelés du Causse qu’ils traitaient de poules mouillées et d’autres qualificatifs peu reluisants. Les Caussenards se rebiffaient, insultaient les Périgourdins - des groupes s’affrontaient sur le quai, et dans l’euphorie générale de ce joyeux départ à la guerre, les soldats menaçaient d’en venir aux mains. Il fallut que les gradés s’en mêlent, obligeant tout le monde à remonter dans les wagons. Cela truffé de chants poussés à plein gosier, ponctués des éternels “A Berlin”, lardés de grosse Marseillaise de l’école primaire, rauques à n’en plus finir dans leur désir féroce d’abreuver les sillons d’un sanguin pur...
A un moment, la gare tout entière se galvanisa, un frisson courut dans la troupe... D’un wagon ouvert, sur le premier quai, sortit un chant grave et lent qui monta en gerbes et fit chavirer tous les autres. Le vieil air ancestral des contrées occitanes saisit tous ces hommes jeunes, les pénétra jusque à la moelle, les contraignit au silence :
                Dejos ma fenestra
                Y o un ozello,
                Tota la nuech canta,
                Canta pas per yo...
Alors, d’un seul élan, tous les autres pioupious gonflèrent leur poitrine - trois mille, cinq mille voix peut-être, reprirent ensemble le cantique solennel du sud, la vieille plainte médiévale de l’amant prisonnier. Le chant montait tout à coup des siècles anciens et s’élevait des quais vers le toit de la gare. Le refrain emplit tout l’espace de cette nuit d’août, vibrant comme en une cathédrale :
                Se canta, que canta
                Canta pas per ièo,
                Canta per ma mia
                Qu’es tan long de yo...
Lorsque l’air s’arrêta, il y eut un long silence surpris, l’impression d’un recueillement de messe pendant plusieurs secondes. Des larmes coulaient ça et là sur des pommettes rougies, roulaient au bord des moustaches brunes, puisées dans ce chant qu’ils éprouvaient comme un adieu, avec le regret de la mia lointaine déjà ; leur Jeannette, ils l’avaient laissé le matin sur les terres chaudes, et beaucoup, beaucoup ne la reverraient plus jamais.
Claude Duneton

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