Le violon de Stalingrad

Ceci est une histoire vraie, triste et belle. L’histoire se passe dans la nuit du 31 décembre 1942 au 1° janvier 1943, à Stalingrad.
A Stalingrad, depuis bientôt six mois, la sixième armée allemande du général Von Paulus, fer de lance de la Vermacht en Russie, est coincée dans la nasse. Encerclée par les armées russes, les allemands ne savent pas prendre une tête de pont sur la Volga. Sur 100km², en six mois, 600.000 hommes, femmes et enfants mourront à Stalingrad. La guerre est acharnée. On se bat dans les rues, abrité derrière des ruines, dans les caves. On se bat pour un hangar en ruine, pour un pan de mur. Depuis quelques semaines, des soldats allemands meurent de faim, le ravitaillement ne passant plus guère, malgré les efforts héroïques de la Luftwaffe. On se bat dans le froid russe : la nuit, le thermomètre peut descendre à -35° !
Pour fêter le nouvel an, le maréchal Staline a envoyé sur le front, le plus grand front de l’histoire de la guerre, 2.000km de la Baltique à la la mer noire, tout ce que l’Urss compte de théâtreux, musiciens, danseurs, chanteurs, afin de soutenir le moral des troupes. Parmi eux, à Stalingrad, est envoyé le plus célèbre des violonistes soviétiques d’alors : Victor Goldstein. Vous devez savoir, pour bien comprendre la suite de l’histoire, que le petit père des peuples, a interdit que fut représenté sur le territoire de l’Union, quelque oeuvre artistique allemande que ce soit durant les hostilités.
Et ce soir là, Victor Goldstein va braver la mort. Plutôt que de jouer dans quelque salle sur l’arrière du front, il demande à jouer au milieu des soldats, dans le Kessel, dans le chaudron où l’on se bat nuit et jour, à mort. Et Victor Goldstein va jouer... Jean-Sébastien Bach.
Des hauts parleurs ont été disposés le long de la ligne afin que le maximum de soldats profite du concert. Le froid est vif cette nuit là. La température est de -20° !
Victor Goldstein joue. Toute la soirée, il enchaîne les gavottes, courantes, allemandes, et, bien sûr, les célèbres sonates et partitas pour violon seul de J. S. Bach. Comme il est fréquent dans les guerres, les combats se sont arrêtés cette nuit là. Pas un coup de feu, pas une explosion. Le silence est religieux pour écouter Bach.
A la fin de son concert, Victor Goldstein repose son violon. C’est alors qu’il entend, à quelques dizaines de mètres de lui, un soldat allemand crier, dans un mauvais russe : “S’il vous plait, Monsieur, jouez encore pour nous Jean-Sébastien Bach !”
Alors, Victor Goldstein reprend son violon, et joue Bach... pour les soldats allemands !

D'après Antony Beevor

Comments