Le labyrinte du désir, ou la complainte du quotidien

Comment se porte notre quotidien ? De quoi est-il fait ? Qu’est-ce qui nous habite à partir ce moment où la conscience nous réveille et décide de nous précipiter dans ce qui représente pour nous le réel ? De toutes ces petites et lourdes, pesantes préoccupations dans lesquelles nous nous débattons, quel est le corps, la structure cachée, la dynamique ? Notre quotidien se noie de toute évidence dans une succession de services que nous devons à la vie : se laver, s’habiller, manger, prendre soin de notre famille et de nos amis, travailler, gagner de l’argent, gagner notre vie, comme si la vie devait être gagnée, comme si elle ne pouvait plus qu’être gagnée, peut être parce que, tout au fond de nous-mêmes, nous savons qu’elle est perdue, gâchée, en tout cas qu’elle nous échappe. Nous menons donc de front un combat sans merci du quotidien pour lui arracher un instant de vie, de paix et ne pas glisser dans une vie carrée, sur-organisée, une autoroute de vie proposée par la Société. Le reste du temps, sur informés et sur sollicités, nous sur travaillons et sur consommons.

On nous propose au quotidien de vivre la « sur-vie », la méta-vie, conçue spécialement pour nous, pauvres âmes en peine de sens, par des concepteurs rédacteurs d’agences de pub qui travaillent chaque jour pour démoder dans 6 mois ce que nous désirons en ce moment même, comme le décrit un best seller à 99F. Pour que nous achetions, tous les jours, plusieurs fois par jour. Et pour cela, tous les moyens sont bons. On nous vend l’orgasme rock’n roll empaqueté dans une jolie pochette Gucci, les cimes du plaisir spirituel dans 3 noisettes enrobées d’une barre de chocolat. Une âme propre dans un paquet de lessive aux boules oxygénées, l’amour fusionnel dans un paquet de café. Des valeurs qu’on nous ôte pour nous les revendre customisées, mais affadies, tel un steak haché congelé à bas prix. Pour nous vendre encore des choses - cela devient difficile parce que nous sommes un peu gavés - on nous propose des modèles de vie, des scénarios gagnants, et nous, essoufflés, mais toujours vaillants, pensant confier notre âme à un dieu qui s’appellerait démocratie et droits de l’homme, nous endossons les rôles et achetons ainsi notre peau de chagrin à un diable d’usurpateur. Si peu sûrs de la légitimité de nos désirs, nous nous engouffrons en fermant les yeux, soulagés, euphoriques, dans ces modèles que l’on nous vend, comme si nous nous savions trop médiocres, trop petits, trop méprisables pour mériter de vivre pour nous-mêmes. Or, c’est le contraire. Si la société de consommation nous traite comme des enfants gâtés, c’est que nos désirs sont précieux. Si nous ne savons pas quoi faire d’eux, les Bazaris, les marchants, eux, le savent. Ils savent que l’individu, à l’aune de l’hyper capitalisme, est la plus précieuse source d’énergie et de pouvoir, et que le commerce actuel n’est peut être rien d’autre que les flux des désirs de cet individu. Une vraie vache à lait. Pour la traire, ils lui susurrent : « Tu es notre roi ; tu es notre star. Tu mérites le meilleur, le top, et pour cela, nous ne travaillons que pour ton désir ». Promesse de l’amusement permanent, du pic du plaisir, du « sexy », voilà la recette qui gagne de notre civilisation aphrodisiaque. Le drame se noue alors : Plus on dope notre libido consumériste, plus nous devenons des peines à jouir, plus il faut inventer de nouvelles formes lubriques pour nous exciter.

Et cela va de plus en plus vite ; il faut vendre plus, donc susciter de plus en plus de désirs ; en créer de nouveaux, toujours plus sophistiqués, plus artificiels. Des désirs auxquels plus nous adhérons plus nous nous sommes frustrés. Voilà comment nous perdons notre quotidien. Que faire alors pour ne plus « sur vivre », flotter vaguement au-dessus de nous-mêmes et des jours qui passent ? Quand nous avons saisi que notre malheur vient du fait que nous confions la gestion de nos désirs à l’extérieur de nous, notre seule issue est de reprendre cette responsabilité. Notre désir est notre pouvoir. Se réapproprier notre corps du désir, comme un ultime acte de rébellion. Notre désir de Quotidien ne pourra se satisfaire que d’un ancrage régulier de celui-ci. Pour cela, acceptons de voir ce que chatouille en nous les promesses du marché et prenons ensuite la première sortie qui se présente sur l’autoroute officielle. Echappons à la surveillance de nos tyrans intérieurs et extérieurs qui nous dictent chaque jour la liste toujours rallongée de ce que nous devons être et prenons soin de ce que nous sentons être. Construire une autoroute vers l’être, c’est déjà une autre histoire.

Commençons par en dessiner l’idée, puis défricher un premier sentier dans la jungle de notre vie intérieure. Il faut pour cela former en nous de nouveaux moyens de perception, tel un satellite intérieur qui capterait nos désirs et leurs racines, afin de les passer au tamis de notre conscience et construire une vie et un monde à notre image. Sur ce chemin, nous risquons de passer par un état sans envies, et nous n’aurons plus qu’à veiller la nuit de notre désir, à attendre patiemment qu’il s’impose à nous. Manger, s’habiller, travailler, gagner de l’argent, voir nos amis, oui, mais à notre rythme, à notre échelle, comme nous l’entendons et le sentons résonner en nous. Devenons météorologue de nous-mêmes, et veillons jalousement sur notre unique bien : notre substance de vie, notre attention, jour après jour, heure après heure, instant après instant. Ne laissons plus personne nous empêcher de respirer notre quotidien. Comme le dit si bien l’écrivain Arundhati Roy, « ne laissons pas abîmer notre joie ; si vous perdez la joie, la société de consommation a gagné ». Cette femme indienne a justement écrit un best seller intitulé « le Dieu des petits riens », pour remettre à l’honneur l’art de vivre les petites choses du quotidien, rendant hommage à une vie de tous les jours qui s’appuie sur l’insignifiant. Le Dieu d’Arundhati Roy sait qu’aujourd’hui, l’héroïsme, c’est de rester simple. Sans sombrer dans le banal glauque d’un univers à la Houellebecq. C’est de pouvoir vibrer, briller comme la flamme d’une bougie, consciente qu’elle vit parmi des millions de soleils et qui continue à briller pour elle-même, simplement.

Par Nadia Hamam
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