La crise, la peur, l'amour

Bonne année à toutes et tous!
Je pensais depuis quelques jours à vous présenter mes vœux à l'aube de cette nouvelle année, mais j'hésitais. Comment dire « bonne année » quand on sait le monde en crise? Peut-on se contenter d'espérer que l'on passera à travers les gouttes ? Pourtant, vous le savez, si une crise n'est jamais agréable à vivre, quand on est dedans, elle est annonciatrice de transformation bénéfique car elle nous force à nous remettre en question pour en sortir.
Ce sont en réalité plusieurs crises auxquelles nous sommes confrontés : crise écologique, crise énergétiques, crise alimentaire, crise financière... Cette dernière est sans doute celle qui serait la plus facile à résoudre (si on le voulait vraiment) car on crée plus facilement de l'argent que des ressources naturelles ou un environnement sain... pourtant c'est elle que je vous propose de regarder de plus près, à cause de son caractère universel et symbolique.
Vous connaissez mon intérêt pour l'économie et la monnaie. En fait ce ne sont pas les « sciences » qu'elles représentent qui me motivent, mais le reflet de la pensée humaine qu'elles renvoient. Car les systèmes économiques et monétaires ne s'imposent pas à nous comme la gravité, ce sont des règles du jeu que les êtres humains conçoivent eux-mêmes et décident d'appliquer entre eux pour produire et partager les richesses nécessaires à leur vie quotidienne.
Le paradigme sous-jacent au système actuel nous vient du siècle des lumières où l'on commença à croire que le bonheur sur cette Terre était possible grâce au « progrès » qui allait améliorer nos conditions de confort et de sécurité en permettant l'accumulation de capital. Cela donna de facto la vedette à l'argent en raison de sa liquidité (disponible dans l'instant et facilement transportable) et au symbole de valeur universelle qu'il incarne puisqu'on peut l'échanger contre n'importe quoi. Ainsi le monde est-il maintenant tiré par le « besoin impérieux d'argent », car sans lui c'est la fragilisation, la marginalisation, la mort possible. Plus personne n'échappe à cette « loi » implacable, ni les individus, ni les entreprises, ni les villes, les régions, les Etats... La finalité sociale se résume aujourd'hui à une priorité absolue : accéder à l'argent. Tout est inféodé à cela.
Tout ? Non... Comme le petit village gaulois d'Astérix il y a un résistant sur lequel aucune somme d'argent n'a de pouvoir : l'Amour! (je mets bien sûr l'Amour avec un « A » majuscule pour le distinguer de l'amour vénal). Mais je mets aussi un « A » majuscule pour désigner ce que l'on appelle « l'Amour sans condition » par opposition à l'amour conditionnel qui est celui que nous expérimentons pour la plupart sur cette Terre.
Même si l'Amour inconditionnel semble inaccessible, voire irréaliste pour beaucoup, je vous propose d'explorer au moins l'idée qu'il serait notre essence, notre réalité profonde, mais avec laquelle nous ne pourrions être en contact qu'en partie, à cause du filtre de notre mental. La réalité vécue au quotidien par chacun d'entre nous, perçue souvent comme "réalité objective", n'est en fin de compte que l'ensemble des informations relayées par nos sens jusqu'à notre cerveau qui « projette sur notre écran intérieur », le mental, la synthèse intellectualisée de ces informations. Or, non seulement elles sont par nature très limitées, car nos sens ont eux-mêmes une perception réduite, mais « sous influence » de notre éducation et de nos expériences. Et voilà formé le court circuit : la différence entre la réalité de « Qui nous sommes vraiment », en essence, et celle que nous vivons dans nos limites psycho-biologiques. Cela se traduit par un sentiment permanent : celui de la séparation. Quoi que je fasse, où que je me trouve, je me sens séparé.
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Séparé de moi-même pour commencer car je vois bien que je ne parviens jamais à exprimer complètement ce que je voudrais vraiment.
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Séparé des autres ensuite, avec lesquels je ne parviens pas à être en parfaite osmose à cause de leurs différences, même quand je crois « aimer » cet autre dans l'état amoureux, incapable que je suis de fusionner avec comme je le souhaiterais tant !
Est-on conscient de ce sentiment ? Seulement si on y prête attention, car étant inhérent à notre nature d'être humain incarné, il est comme une seconde peau. Mais c'est une souffrance intolérable à laquelle nous voulons échapper. Si vous acceptez de regarder les choses en profondeur, vous observerez que le but ultime de la vie se résume à atteindre ce sentiment de plénitude (que nous appelons « bonheur » en langage courant) que seul l'Amour sans condition peut générer,  même si ce but est parfaitement inconscient pour bon nombre d'entre nous. Faute de l'avoir compris ou d'y parvenir, nous restons « en manque », [manque] que nous cherchons à combler de toutes les façons possibles. La peur de manquer (d'argent, de reconnaissance, d'amour, de respect, de succès etc...) que nous traduisons en besoins, désirs et envies devient notre carburant.
Et voici le piège du « toujours plus » au cœur du paradigme de l'économie et de la finance modernes dévoilé qui se traduit dans le mythe de la croissance et [dans] les "bulles spéculatives". Les crises que nous vivons mettent en lumière l'illusion qui règne encore en maître sur nos pensées, celle de croire qu'à force d'accumulation on parviendra à combler ce « manque existentiel » qui nous tenaille et nous fait vivre les souffrances d'une soif inextinguible. Voyez-vous l'impasse ? Un monde entièrement consacré à gagner de l'argent pour atteindre un état de complétude (bonheur) qui est la seule chose que l'argent est incapable d'acheter !
Cela place la barre du défi à un autre niveau. Car régler la crise financière (et les autres n'échappent pas à la règle) ne relève pas que de décisions techniques. Nous parlons d'une mutation de conscience. Transformer nos peurs en Amour.
Comprenons bien que nous ne parlons pas de deux choses différentes. Peur et Amour sont la seule et même énergie, la peur étant de l'Amour non encore contacté, révélé. Pour le moment l'être humain est un mélange d'amour et de peur, ce qui le conduit à exprimer le meilleur ou le pire selon que c'est l'un ou l'autre qui gouverne. En réalité les choses sont encore plus complexes que cela dans la mesure où c'est rarement totalement l'un ou l'autre, mais un cocktail des deux avec tantôt une dominante du premier, tantôt une dominante du second, ce qui rend les choses si ambivalentes. Toutefois, c'est la peur qui a dominé jusqu'à ce jour car elle est le meilleur outil pour garantir la survie. Elle est l'indicateur du danger. Sans elle l'humanité aurait disparu. Mais ce que nous indiquent les crises actuelles, c'est que nous sommes parvenus à nous affranchir des contraintes de la survie, grâce aux connaissances et moyens technologiques considérables que nous détenons, et qu'il est temps de nous ouvrir à une autre expérience, celle de la Vie. Elles attirent notre attention sur le fait que ce qui valait pour la première devient poison pour la seconde. Que la peur, mère de l'accumulation pour se mettre à l'abri du besoin et mère de la compétition pour arracher sa part quand il n'y a pas assez pour tous, doit faire place au partage et à la coopération, premiers pas vers l'Amour. Or la société est prisonnière du culte de l'avoir au point que même quand nous sommes gavés elle est organisée pour susciter encore et toujours nos désirs. En d'autres termes tout est conçu pour entretenir et développer nos peurs. Tant que nous ne sommes pas conscients de cela, nous sommes esclaves de cela sans le savoir, et « l'american way of life » continue à nous être présenté comme la porte du paradis. (Il n'est pas anodin de remarquer que la crise a commencé aux Etats-Unis, et que ce sont eux qui sont aujourd'hui les plus menacés).
Les crises actuelles trouvent donc leur solution en chacun de nous car dès que l'on prend conscience de cela, nous pouvons utiliser nos désirs et envies non plus comme marque d'un manque à combler mais comme celle d'un appel à « Reliance » avec la réalité de « Qui nous sommes », et de trouver alors en nous le moyen d'exprimer plutôt l'amour que la peur. Je vous souhaite donc, quelle que soit la forme que prendra la crise pour vous, d'y entendre le cri d'Amour qui nous conjure de ne plus le chercher là où nous ne pouvons pas le trouver et de savoir l'utiliser pour dégager le chemin qui vous rapproche de « Qui vous êtes » essentiellement.
Alors oui, bonne et belle année passionnante car quel défis !
Bien amicalement.

Philippe Derudder
PS: cette vision des choses n'engage que moi, à vous de voir si elle fait écho en vous.
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