J'attendrai

Le dimanche suivant, entre 12 heures et 14 heures, ainsi qu’ils avaient reçu l’autorisation de le faire tous les dimanches à la même heure, les détenus chantèrent. La rumeur de leur allégresse parvenait jusque à nos oreilles. Ils chantaient peut-être faux mais leur vibration était d’une justesse qui rendait leur chant des plus pathétiques. Les plus vaillants se tenaient en équilibre sur un escabeau de manière à pouvoir s’accrocher d’une traction des bras aux barreaux de l’imposte ; ainsi pouvaient-ils faire choeur avec les femmes incarcérées dans le bâtiment d’en face. Preuve qu’avec une chanson, on est ni pour ni contre, on est ailleurs. Ils aimaient bien Le bonheur est entré dans mon coeur, que chantait Lys Gauty dans un sombre mélo filmé, La goualeuse. Il me fallut peu de temps pour comprendre pourquoi J’attendrai..., le fameux succès de 1938 interprété par Rina Ketty, Jean Sablon, Tino Rossi, Le Chanteur Sans Nom, et tant d’autres encore, avait également leur faveur. Il suffisait d’attendre la fin du premier refrain :
J’attendrai
Le jour et la nuit, j’attendrai toujours
Ton retour...
J’attendrai
Car l’oiseau qui s’enfuit
Vient chercher l’oubli
Dans son nid...
Le temps passe et court...
En battant
Tristement
Dans mon coeur plus lourd
Et pourtant,
J’attendrai ton retour !
Et là, à la place de la suite, “Reviens bien vite, les jours sont froids...”, ils intercalaient des paroles de leur cru, celles de leur propre conversation hors les murs. “Je suis à toi comme la sardine est à l’huile...” Des liaisons s’ébauchaient ainsi en public. Rarement grivoise, le plus souvent empreinte de tendresse, la causerie truffée de messages personnels rendait cette chanson inoubliable. Nombre d’entre eux attendaient une condamnation, avant d’être emmenés au stand de tir du champs de manoeuvres, à Issy-les-Moulineaux, pour y être exécutés.
Ils attendaient...
Pierre Assouline
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