Et si nous menions une vie plus simple

Concrètement ? Qui n’a pris un jour la décision de trouver les moyens de freiner volontairement son train de vie, d’éteindre la lumière, de prendre une douche plutôt qu’un bain, d’installer une chasse d’eau à deux vitesses, d’opter pour les transports en commun, ou de pratiquer le co-voiturage, ou de se déplacer à vélo, de s’équiper d’une installation solaire, ou d’un poêle scandinave (pour se chauffer avec peu bois), ou de baisser la température de l’appartement et de se mettre des pulls, de recycler ses vieux habits, d’installer son propre potager, de manger moins (ou pas) de viande, de s’équiper en machines ménagères durables, de faire la vaisselle à la main, de pratiquer une médecine préventive et douce, de passer ses vacances dans une cabane, de pratiquer la marche à pied - ah, la marche à pied ! -, de faire à ses enfants des jouets en bois, ou taillés dans de vieux habits, d’aller laver son linge à la rivière, et puis d’abord, et avant tout, de ralentir, ralentir, ra-len-tir le rythme de plus en plus fou que nous impose un monde où, dans la plupart des esprits, “plus vite”, “plus grand”, “plus abondant” indiquent forcément la direction du “mieux” (le philosophe et économiste E. F. Schumacher, auteur de Small is beautiful en 1973, peut revenir prêcher la voie de la consommation modérée et des “technologies appropriées” à échelle humaine, son programme reste d’avant-garde).

Trois fois sur quatre, avouons-le, nos belles résolutions ne sont pas suivies d’effet. Soit par négligence et paresse. Soit parce qu’elles sont impraticables - le linge à la rivière ! Soit par impossibilité objective, la pression ambiante dépassant largement les forces du pauvre rebelle isolé. Prenez l’exemple du téléphone portable, que beaucoup d’amis “verts” ont d’abord cru pouvoir refuser : aujourd’hui, à moins de vivre hors des circuits sociaux, ce refus apparaît comme un conservatisme inefficace et vous met au ban de la société. Comme le fait remarquer le philosophe Assayag, le petit engin est devenu quasiment obligatoire !

Or, ce débat est très ancien et remonte sans doute à bien avant Diogène... Nous en avons discuté avec une dizaine de personnalités intéressantes, dont José Bové.

Les premières références de ce dernier sont Thoreau et Gandhi. Un Américain du XIXe siècle et un Indien du XXe. On peut considérer ces deux rebelles comme les piliers de la réflexion contemporaine sur la simplicité. Tous deux en avaient fait l’axe de leur vie et de leur pensée, prouvant chacun à sa manière qu’il n’y avait rien de rétrograde, ni économiquement ni culturellement, à “faire avec les moyens du bord, là où l’on est” - bien au contraire, puisque c’est une condition sine qua non du développement durable, notion que le marché libéral actuel a un mal de chien à concevoir et qui constitue pourtant le b.a.ba des visions du XXIe siècle.

Nul n’a su mieux synthétiser la démarche de Thoreau et Gandhi que l’étonnant Richard Gregg, admirateur lui aussi de ces deux hommes, et auteur d’articles prémonitoires où il écrivait par exemple, en 1936 :

“La Simplicité Volontaire requiert à la fois des conditions intérieures et des conditions extérieures. La Simplicité Volontaire implique un objectif unique, de la sincérité et de l’honnêteté vis-à-vis de soi-même. Elle signifie éviter le désordre et la trop grande diversité, éviter de posséder beaucoup de choses qui n’ont rien à voir avec le but principal de la vie.

Il nous faut ordonner et guider notre énergie et nos désirs, nous restreindre dans certaines directions afin de permettre une plus grande abondance dans d’autres. Cela implique une organisation réfléchie de la vie, en vue d’un certain objectif. ”

Un siècle plus tard, le psychologue Paul Diel développera son modèle du “désir essentiel” qui rejoint le “but principal” de Thoreau.

Il est plus facile de moins consommer, donc de vivre plus simplement et de conserver plus de temps, d’énergie, de disponibilité, quand on poursuit une quête profonde et motivée. C’est-à-dire quand on crée. Les répercussions politiques de cette démarche sont puissantes. Il n’est pas étonnant que Gandhi ait lu Thoreau. Toujours au sujet de ce dernier, Gregg écrivait aussi :

“L’exploitation des êtres humains est un mal ancien, plus vieux que le capitalisme. Cela se pratique aujourd’hui tout autour de nous et presque tout le monde y participe, au moins indirectement. La première chose que je puisse faire pour diminuer ma participation dans cette exploitation est de vivre simplement.

“ Pour ceux qui croient en la non-violence, la simplicité est essentielle. Posséder beaucoup implique la violence sous forme de protection par une police et dans des actions judiciaires.

La concentration de possessions aux mains d’une seule personne crée du ressentiment et de l’envie ou encore un sentiment d’infériorité chez ceux qui en sont dénués.” Si les textes de Gregg sont demeurés dans l’ombre pendant quarante ans, c’est que la société occidentale n’avait pas encore urgemment besoin de ces références-là. C’est en 1974 que beatniks et hippies découvrent, aux États-Unis, l’existence de ce diplômé de Harvard qui, parti rejoindre Gandhi, resta en Inde jusqu’à sa mort. En France, il faut attendre 1986 pour que Malie Montagutelli en parle, dans un petit ouvrage (éd. Chiron, aujourd’hui épuisé), La Simplicité volontaire, un autre mode de vie, qui résume en cent cinquante pages tout le programme de la simplicité volontaire de manière pragmatique : nourriture, habillement, logement, éducation, loisirs... et bien sûr travail, pierre d’achoppement de bien des démarches sincères. Comment demeurer “simple” devant le Moloch du travail, de l’entreprise, de l’emploi ? Notre enquête nous a, sur ce sujet comme sur d’autres, conduits à une grande variété de situations. En un mot, nous n’avons trouvé qu’une seule véritable solution pour demeurer simple dans le travail sans plonger dans la pauvreté : c’est d’associer simplicité et partage.

Finalement, n’est-ce pas très compliqué, d’être simple ? Les œuvres d’art les plus limpides ont été travaillées et retravaillées. La simplicité volontaire est le fruit d’un profond travail sur soi - elle passe donc forcément par de zones complexes. C’est son initiation.

Par Patrice van Eersel in La Lettre d’Informations de Nouvelles Clés
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